mardi 28 juin 2016

Du nouveau sur Bidault de Glatigné et Augustine Porte


Au cours de l'enquête sur la photographie de l'Hôtel de l'Univers à Aden, il a souvent été question d'Edouard Joseph Bidault de Glatigné, photographe qui sera ami avec Rimbaud dans la seconde moitié des années 1880, ainsi que de son épouse Augustine Porte, fille adoptive de Charles Nedey, hôtelier et photographe à Aden jusqu'à la fin des années 1870. 


L'Illustration, 1887, photographies de Bidault, communiquées par Georges Révoil *


M. Pierre Guéry, descendant de la famille Bidault de Glatigné, vient de publier (à compte d'auteur) un joli livre sur la vie et l'oeuvre de son fameux ancêtre. Outre des précisions biographiques, il reproduit de nombreuses photos réalisées par Bidault en Abyssinie en 1886-1889, et révèle son activité de "photo-reporter" en Amérique du Sud, en 1890-1893. 




M. Guéry a également retrouvé une photographie inédite d'Augustine, très intéressante, puisque la jeune femme figure sans doute dans le groupe qui pose à l'Hôtel de l'Univers.


Collection familiale, reproduction interdite sans l'accord des ayants-droits


Augustine, née en 1861, épousa Bidault à Aden en 1878. Ils se séparèrent officiellement en novembre 1886 et Augustine refit sa vie avec un explorateur italien dont le nom est familier aux rimbaldiens, Pietro Felter. En juin 1887, elle quitta Aden pour s'installer dans la ville de Felter, Brescia. La photographie date de cette époque,  vers 1890, et présente Augustine âgée d'environ 29 ans. Il est d'ailleurs à noter qu'Augustine n'avait pas renoncé à l'aventure, puisqu'elle conduisit des caravanes en Abyssinie, ce qui demandait un courage et une force de caractère peu communs (ce fait est attesté par l'une des dernières lettres reçues par Rimbaud, en 1891, dans laquelle Felter proposait que la caravane de sa femme se joigne à celle de Rimbaud). 

On ne connaissait qu'une photographie d'Augustine, dans laquelle elle apparaît plus âgée, que nous avions publiée dans notre dossier sur la photo de l'Hôtel de l'Univers



Collection familiale, reproduction interdite sans l'accord des ayants-droits


Une autre a depuis été publiée dans un article consacré à Felter



Ces trois portraits ne permettent pas d'identifier formellement la femme de l'Hôtel de l'Univers, mais il y a, pour le moins, un air de famille. Visage grassouillet, nez court au bout légèrement relevé, petite bouche, repli de chair au-dessus de la paupière supérieure, front arrondi... Et on remarque qu'Augustine avait l'habitude de remonter ses cheveux depuis la nuque pour former un chignon au-dessus de la tête.


Ces faits ne constituent pas une preuve, mais la probabilité que l'une des très rares femmes occidentales présentes à Aden vers 1880 puisse, comme par hasard, ressembler à Augustine est bien sûr faible **. 

De plus, la femme de l'Hôtel de l'Univers présente un très gros ventre caractéristique : elle est enceinte, de plusieurs mois. 




Or les européennes ayant mené leur grossesse dans la rude contrée d'Aden à cette époque sont fort peu nombreuses. A ce jour on n'en connaît qu'une : précisément Augustine Bidault de Glatigné, qui accouchera à Aden le 11 novembre 1880. En août 1880, elle était donc enceinte de 6 mois environ. Cela fait pas mal de coïncidences.  


Acte de naissance de Cécile Bidault de Glatigné


L'hypothèse la plus vraisemblable et raisonnable est donc que cette femme est bien Augustine. Cela implique que la photo n'ait pas été prise en 1879, mais selon toute logique en 1880, en août, au moment où Augustine était enceinte et où Lucereau, Riès, Révoil et Rimbaud se sont côtoyés dans cette ville. 

D'autres petites informations nouvelles sont apparues ces derniers temps à propos des personnages figurant sur cette photographie, ou n'y figurant pas ***, sur lesquelles nous reviendrons. 






* Cette transmission par Révoil de photographies réalisées par Bidault atteste de liens entre les deux photographes explorateurs. Soleillet a également communiqué à la presse des photographies de Bidault.

** Certains ont proclamé que cette femme serait sa mère, Maria Nedey. Cependant on ne connaît pas de portrait d'elle, et, à notre connaissance, sa présence à Aden n'est même pas attestée à cette époque. De toutes façons cette hypothèse est farfelue, Maria Nedey étant âgée de 54 ans en 1880 (d'autant plus que les gens à cette époque faisaient généralement dix ans de plus qu'aujourd'hui...), et que la possibilité qu'elle ait pu être enceinte en 1879 est pour le moins faible ! M. Bienvenu écrivait aussi : "nous savons, selon nos propres recherches que Bidault de Glatigné et Augustine Emilie Porte se sont connus à l'Hôtel de l'Univers", mais il n'a pas à ce jour publié la source de ce scoop qui est digne de Voici ou Gala... (http://rimbaudivre.blogspot.fr/2010/11/la-dame-de-lhotel-de-lunivers-par.html)

*** Les absences sont en effet aussi intéressantes que les présences. Par exemple, on sait que César Tian n'y apparaît pas, ce qui est logique si la photo date d'août 1880, puisqu'à ce moment il était en France. En revanche son absence serait étonnante si la photo date de novembre 1879 : pourquoi la principale personnalité française d'Aden ne figurerait pas sur le cliché, d'autant plus qu'il était proche de Dutrieux ? 

jeudi 19 mai 2016

Le premier portrait de Rimbaud


Photo Bibliothèque nationale de France


Une petite enquête sur le premier portrait de Rimbaud, et une proposition d'identification du photographe qui l'a réalisé. 




Article paru dans L'Union, 11 mai 2016






mercredi 30 mars 2016

Le Rimbaud de Carjat entre à la BnF




Rimbaud par Carjat, 1871 (détail) - Copyright Bibliothèque nationale de France


En 2013, nous avons retrouvé dans les archives de Paul Claudel une photographie originale de Rimbaud par Carjat (voir « Claudel et les visages de Rimbaud – Des photographies inconnues », Histoires littéraires, 57, printemps 2014 - article désormais en ligne).

Cette épreuve était connue mais, mêlée à d’autres documents et reproductions modernes, elle n’avait jamais été identifiée en tant que telle. Or il s’agissait bien d’un tirage d’époque, datant de 1871. On ne connaît que deux autres exemplaires de cette image, dont un seul en bon état, qui sont conservés dans des collections privées. De plus, l’exemplaire de Claudel provient directement de la famille Rimbaud, la sœur d’Arthur, Isabelle, le lui ayant légué en 1917.

Compte-tenu de la rareté des portraits photographiques de Rimbaud, cet exemplaire est particulièrement précieux. La comparaison entre les trois épreuves d’époque désormais connues permet également de mettre un terme définitif aux rumeurs farfelues selon lesquelles cette image aurait été truquée par Paterne Berrichon, et donc de préciser notre connaissance de l’apparence du très jeune et foudroyant poète.


Rimbaud par Carjat, 1871 - Copyright Bibliothèque nationale de France


En 2015, l’indivision Claudel a décidé de mettre en vente ce document et nous a chargé de lui proposer un acquéreur. Nous avons choisi de nous tourner vers l’institution qui paraissait être la destinataire idéale de cette photographie exceptionnelle : la Bibliothèque nationale de France (le musée Arthur Rimbaud ne disposant pas forcément de l'autonomie de décision et de financement nécessaires). Mme Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la photographie, et M. Bruno Racine, président de la bibliothèque, ont immédiatement mesuré l’importance de ce document et ont permis son acquisition par la BnF. 

C’est la seule photographie de Rimbaud poète qui soit, désormais, conservée dans une institution publique. En effet, les musées et bibliothèques ne détenaient jusqu’à présent que des reproductions tardives et plus ou moins altérées des deux photographies de Carjat.
En même temps que cette photographie, la BnF a acquis la seule reproduction authentique du plus célèbre portrait de Rimbaud par Carjat, que nous avions également retrouvée dans les archives de Paul Claudel. Il ne s’agit que d’une reproduction en contretype (photographie de la photographie originale), en tout petit format, réalisée vers 1910, à partir de l’original appartenant à la famille Rimbaud. Mais ce document est très important, puisque l’original est aujourd’hui perdu, et que cette photographie, la plus fameuse de toutes les photographies du XIXe siècle, n’était jusqu’ici connue que par des reproductions très altérées, parfois retouchées ou truquées. 


Rimbaud par Carjat, 1871, contretype, années 1910 - Copyright Bibliothèque nationale de France


Nous disposons donc désormais de documents de référence, qui sont accessibles à tous les chercheurs. C’est une bonne occasion de se repencher sur une irritante question : comment se fait-il que ces deux photographies, qui ont très certainement été prises le même jour et lors de la même séance, montrent le poète sous une apparence tellement différente ? 





mardi 2 février 2016

Rimbaud à contresens


Nouvelle étude

Rimbaud retouché : les photographies d'Afrique, ou Rimbaud à contresens. 

Enquête sur les autoportraits photographiques d'Arthur Rimbaud et les avanies qu'il ont subies durant le XXe siècle.

Où il est aussi question de l'iconographie de personnages célèbres comme sainte Thérèse de Lisieux... 




Rimbaud, autoportrait aux bras croisés, Harar, 1883
Document authentique (Bibliothèque nationale de France) et, à droite, reproduction habituellement publiée


jeudi 25 juin 2015

Rimbaud, derrière l'image

Actualité Rimbaud sur France Culture : 

Un intéressant diorama sur les photographies de la "deuxième vie" d'Arthur Rimbaud : en ligne ici.




Le riche documentaire de Jean-Michel Djian, "Rimbaud, le roman de Harrar", diffusé sur France 3 (et sur France Culture en version audio) est désormais visible en ligne, voir ci-dessous. Il y est entre autres question  de l'image du poète, et nous y intervenons brièvement à la fin. 

Quelques articles : le JDDLe Monde / Culture Box / Télérama / 24 heures



Jean-Michel Djian a également ramené de sa plongée dans le milieu rimbaldien un petit livre dans lequel il égratigne gentiment les gardiens du culte. Le chapitre 2 revient sur la polémique autour de la photographie de l'Hôtel de l'Univers... 



L'écrivain et son portrait




Une intéressante étude sur un sujet quasiment inexploré :


"Le portrait photographique d’écrivain vu de profil et de face", 
 
par Jean-Pierre Bertrand, Pascal Durand et Martine Lavaud, 
 
publié dans la revue Contexte (n° 14, 2014).


Elle revient entre autres, bien sûr, sur la photo d'Arthur Rimbaud à l'Hôtel de l'Univers.

"Nous vivons désormais, en fait d’image photographique des écrivains, dans une telle économie d’abondance qu’il faut quelquefois de grands événements intérieurs à l’archive visuelle de la littérature ou de grandes postures adoptées par quelques auteurs réfractaires à la propagation de leur propre image pour nous rappeler que l’exposition du visage à la photographie a modifié quelque chose du rapport s’établissant avec la chose littéraire. Parmi ces événements figure la découverte de portraits photographiques d’auteurs conjuguant à un très haut prestige au sein de la modernité littéraire un taux relativement faible, voire nul, de présence dans le champ de la visibilité photographique."
 
 
Texte intégral en ligne ici :  http://contextes.revues.org/5914
 
 
(Ci-dessous : tatouages "Rimbaud", source Deviant Art)
 
 

People



Le Petit Robert des noms communs 2016 est orné en couverture de portraits de "stars" littéraires, parmi lesquelles, inévitablement le Rimbaud de Carjat. 


Il s'agit plus précisément d'une version retouchée, en noir et blanc, de la photographie initiale (qui était de teinte sépia). Entre le premier projet, publié sur la page Facebook du dictionnaire (ci-dessous) et la la maquette finale, l'image a d'ailleurs été changée (version "aux yeux maquillés") et un peu plus altérée, le rognage faisant à Rimbaud une sage mèche sur le côté. 


On ignore comment le poète rebelle eut apprécié cette starisation, et s'il eut aimé à se voir ainsi surmonté par la tête d'Amélie Nothomb... Cette position n'est pas sans rappeler un "portrait" attribuable à Paterne Berrichon, dans lequel le bouc du beau-frère posthume vient s'enfoncer dans le crâne du poète, qui n'en peut mais...!


Musée Arthur Rimbaud

vendredi 17 avril 2015

Hommage à Jean-Jacques Lefrère


Nous apprenons avec beaucoup de peine la disparition de M. Jean-Jacques Lefrère. 

C'est une grande perte pour les études rimbaldiennes et l'histoire littéraire, mais c'est avant tout l'homme que nous regretterons, et qui nous manquera.
 
Durant ces cinq dernières années, nous avons pu admirer son intelligence et son érudition - qui n'avaient d'égal que sa fabuleuse capacité de travail et de synthèse -, sa vitalité et son humour, sa générosité, sa détestation des faux-semblants, sa complexité, aussi. Et nous avons cru deviner, sous ses dehors de Gascon batailleur, une grande sensibilité, celle d'un homme pudique, aux amitiés fermes et authentiques. 

Nos pensées vont à sa très sympathique famille. 
 

 Jean-Jacques et Kathryn Lefrère au salon du livre ancien, Grand palais, 2010

dimanche 26 octobre 2014

Rimbaud épinglé


Amusant et instructif chassé-croisé dans l'émission Boomerang, sur France-Inter, le 21 octobre. Augustin Trapenard y recevait Patty Smith, et il fut bien sûr question d'Arthur Rimbaud, mais aussi de son image. 

En podcast ici :   Patti Smith, glaneuse de rêves 




Augustin TRAPENARD : 

Vous vous souvenez, il y a trois ans et demi, quand le monde entier s’est réveillé avec une photo inédite de Rimbaud, une photo jaunie prise à Aden, on le voyait assis, la trentaine, moustache et cheveux courts, sur le perron de l’Hôtel de l’Univers, il était pas bien beau, il avait l’air ahuri, un peu nigaud, on ne voulait pas y croire. C’est trop déstabilisant, une photo de Rimbaud. Parce que la photo, ça saisit, ça cadre, ça fige, et s’il y a quelque chose qu’on ne peut pas figer, c’est bien la poésie. Rimbaud, c’est du mouvant, […] c’est celui qui décadre et décloisonne, […] c’est celui qui refuse qu’on le saisisse, au point qu’il abandonne la poésie pour le silence et l’errance. 

C’est déstabilisant, une photo de Rimbaud. A part peut-être ce fameux portrait quand il a dix-sept ans, […] avec sa gueule d’ange, sa tignasse romantique, ses yeux clairs un peu fuyants, c’est la photo qu’on nous impose sur toutes ces couvertures et c’est sans doute pour ça qu’il ne vieillit pas. Et plus je la vois, cette photo, et plus je me dis que ça ne lui ressemble pas. Quand même… il a l’air très sérieux pour ses dix-sept ans. 


Patty SMITH : 

C’est quand j’étudiais Modigliani que j’ai entendu parler de Rimbaud. J’ai lu dans un livre que le grand peintre adorait Rimbaud, et je me suis demandé qui il était. J’étais adolescente, j’étais à un arrêt de bus, et j’ai vu un exemplaire des Illuminations, avec une photographie de Carjat, cette photo était magnifique, une sorte de Bob Dylan en jeune, et je suis tombée amoureuse de lui, tout simplement. 



Le cercle du poète disparu


Article de Philibert Humm pour Paris-Match, août 2014




vendredi 13 juin 2014

Aléas iconographiques




L'excellent site d'informations rimbaldiennes de M. Alain Bardel est placé sous l'emblème d'un portrait de Rimbaud par Léger.




Ce dessin fut publié pour la première fois, en hors-texte couleur, dans le numéro spécial du centenaire de Rimbaud de la revue La Grive, dirigée par le grand rimbaldien que fut Jean-Paul Vaillant (n° 83, octobre 1954).



Mais à la page 33, en petits caractères, on lisait l'avis suivant :  

« La gouache en couleurs reproduite hors-texte et que nous croyions l’œuvre de Fernand Léger a été désavouée par celui-ci. La trouvant belle, nous souhaitons que l’artiste qui en est l’auteur se fasse connaître. »  


Etiemble s'empressera de relever cette bourde dans son immense catalogue des errements du culte rimbaldien (Le Mythe de Rimbaud - L'Année du centenaire, n° 3415-3416).




Le faussaire s'était contenté de créer une variante de l'un des portraits de Rimbaud créés par Léger à cette époque, peut-être celui qui figurait en frontispice de la célèbre édition illustrée des Illuminations, publiée en 1949. 

(Il vaudrait mieux d'ailleurs parler, plutôt que "portraits", d'évocations du visage de Rimbaud, puisque Léger travaillait à partir d'une reproduction de la photographie célèbre de Carjat, dans les très mauvaises versions accessibles à l'époque.)


Bibliothèque nationale des Pays-Bas (avec une intéressante notice, en français)


Les responsables de La Grive, informés qu'il s'agissait d'un faux, de la contrefaçon d'une oeuvre d'un peintre célèbre, et vivant, avaient choisi de publier quand même ce document. Ils en donnent eux-mêmes la raison : ils la trouvaient belle. Elle était fausse, mais plaisante, et méritait donc d'être diffusée. Elle était peut-être d'autant plus plaisante qu'elle montrait un visage plus maigre, plus viril que le Rimbaud joufflu de Léger (ce qui correspond à un vieil et étrange fantasme de certains rimbaldiens). 

Toute image et toute information erronée poursuit sa route ; elle ne peut être complètement effacée, même si elle est irréfutablement démentie, même s'il ne s'agissait à l'origine que d'une plaisanterie, à condition que cette image ou information vienne combler une attente, corresponde à un désir du public qui la reçoit.

Il est significatif que le faux Léger figure sur un site tenu par quelqu'un d'aussi informé et vigilant que M. Bardel. Il existe bien des pages Internet (à commencer par les notices consacrées à Rimbaud sur Wikipédia) et bien des couvertures de livres qui placent en exergue de telles images fausses, trafiquées ou très inexactes. Parfois par facilité, parfois à cause de la difficulté à accéder à une information fiable, parfois par malhonnêteté délibérée. Mais aussi, souvent, parce que le faux ou l'inexact arrange et plaît, parfois plus que la réalité. Bref, le fantasme de Rimbaud autrefois pourfendu par le justicier Etiemble semble toujours vivace...


* M. Bardel nous a fait l'amabilité de nous adresser une longue réponse, que nous reproduisons ci-dessous.



Livre publié en 2012




Cher Monsieur,



Je m’empresse de vous remercier pour votre billet concernant le portrait de Rimbaud qui orne la page d’accueil de mon site. J’ignorais absolument que ce fût un faux Léger. L’amusante anecdote que vous rapportez concernant la publication initiale de cette image dans la revue de Jean-Paul Vaillant, en 1954, m’était inconnue. Ainsi donc, il s’agit d’une contrefaçon et nous ne savons pas qui est le talentueux faussaire ! En ce qui me concerne, j’avoue que ce portrait m’a plu dès que je l’ai découvert, en 1991, en couverture de la revue Europe (n° 746-747, spécial Rimbaud). Il y était attribué à Fernand Léger et c’est ce que je croyais aussi depuis lors. C’est une erreur que, grâce à vous, je ne commettrai plus et je vais changer sur ce point les explications de mon site.


Une chose mérite malgré tout discussion, dans les commentaires dont vous assortissez cette information. C’est votre formule d’ « images fausses » ou encore l’amalgame consistant à écrire : « Toute image et toute information erronée poursuit sa route. » L’ « information » est erronée (cette image n’est pas de Léger) mais l’ « image », elle, ne l’est pas ! Le Rimbaud du faussaire n’est pas plus « faux » que celui de Léger lui-même. La variante qu’il propose n’est pas en soi plus « mythique » que 99% des « évocations » (c’est votre mot) que l’on a coutume de répertorier dans l’iconographie rimbaldienne. Et je n’en exclus pas même celles que nous devons à ses contemporains les plus intimes : songeons au Chérubin « qui s’y frotte s’y pique » de Forain, ou aux images d’Épinal (d’ailleurs fort « poétiques ») concoctées par Verlaine pour l’édition Vanier, en 1895. Le faux-Léger de La Grive est, comme vous le dites, assez représentatif du mythe Rimbaud : il offre une variante plus racée et plus fine du visage que le Léger authentique, le surlignement orange des yeux lui fait un regard halluciné, il semble  entouré d’un halo solaire, d’une sorte de soleil bleu, tout cela convoque le stéréotype du « voyant ».



Cette image a du charme et j’ai la faiblesse de partager sur ce point le goût de ses premiers éditeurs. Toutes raisons pour lesquelles je compte bien continuer à l’utiliser sur ma page d’accueil au même titre que celles des pochoiristes (Pignon-Ernest, Pedrô…), de Sonia Delaunay, de Léger lui-même (le vrai) ou d’autres, que j’y place par alternance depuis la création de mon site.

Ce qui est « significatif », donc, dans la présence de cette image sur la page d’accueil de mon site, ce n’est pas, comme vous le suggérez charitablement, la vulnérabilité au mythe en tant que « culte » (voire, la complaisance aux « images fausses, trafiquées ou très inexactes »).

Ce qui est significatif, et je le revendique, c’est le choix d’entrer dans Rimbaud par le mythe. On ne fait pas l’économie d’une confrontation avec « le mythe » dès qu’on aborde Rimbaud. Tout lecteur en est imprégné d’avance, et l’affabulation autour de la personnalité du poète émane d’ailleurs, dès l’origine, antérieurement à toute origine, du poète lui-même. Pour les textes, c’est, je crois, assez évident. Et, pour les images, Lefrère n’explique-t-il pas que le fameux Carjat, icône primordiale s’il en est, révèle à l’observateur attentif un Rimbaud pinçant sa lèvre inférieure pour enjoliver sa physionomie, au risque de nous dissimuler à tout jamais ce que vous appelez dans votre texte « la réalité » (« le faux ou l'inexact arrange et plaît, parfois plus que la réalité. ») ? Le mythe, d’ailleurs, n’est pas le mensonge et il y a du vrai dans telle formule à l’emporte pièce de Verlaine, Mallarmé, Claudel ou  Benjamin Fondane, comme dans tel portrait par Picasso ou par Valentine Hugo. Il s’y trouve une part de vérité ou, du moins, une forme d’éclairage subjectif qu’il n’est pas sans intérêt d’analyser pour la connaissance du poète, quitte à devoir la confronter aux textes. C’est pourquoi, au moment d’aborder Rimbaud avec mes élèves, j’ai souvent opté carrément pour partir du mythe (cf. mon cours intitulé Récital poétique, auquel je fais référence dans la rubrique « home » de mon site), laissant pour plus tard les indispensables exercices d’« hygiène des lettres » qu’Étiemble préconisait. C’est aussi pourquoi je trouvais (et je trouve) amusant de placer sur l’index du site un de ces Rimbaud de Léger, qui s’attirèrent récemment la qualification de « ringards » de la part de Jean-Jacques Lefrère, parlant de celui qui orne le coffret de la Pléiade Guyaux ("Une pléiade sans étoiles", La Quinzaine littéraire, mars 2009). Et, au fond, je ne suis pas mécontent, je trouve même assez drôle (on se divertit comme on peut) que cette image soit, en plus, un faux !

Cette disponibilité aux images du mythe, pour peu qu’elles aient un certain pouvoir d’évocation, voire une valeur artistique, ne nous dispense évidemment pas de vérifier la paternité des œuvres, ou la présence effective de Rimbaud sur les peintures, les photos,  que nous diffusons de lui. Je vous accorde que cela n’a pas toujours été fait scrupuleusement dans l’histoire du rimbaldisme. Jean-Paul Vaillant devait-il diffuser ce faux Léger dès lors qu’il en savait la signature  usurpée ? A-t-il signalé en trop petits caractères (si je vous lis bien) son caractère frauduleux ? Devait-il, aux yeux des grands principes, lancer cette contrefaçon, uniquement parce qu’il la trouvait belle ? Je ne sais… En tous cas, il eût été dommage pour nous qu’il ne le fît pas.

En vous remerciant de m’avoir donné l’occasion de ces éclaircissements, je vous prie d’agréer, cher Monsieur, mes plus cordiales salutations. 

A. Bardel, 13 juin 2014 

Notre commentaire : nous nous rejoindrons sans doute sur un point, déjà excellemment posé par Roland Barthes, en 1954 : "Est-il possible de rejeter dans le néant la consommation collective et socialisée de Rimbaud (...) ? Le problème n'est pas d'opposer le mythe à sa vérité, comme la maladie à la santé, seule compte la réalité générale de l'Histoire dans laquelle le mythe prend place".